LE TEMPS 8 décembre 2012

 

Un piano tour à tour sensuel et sanguin

Julian Sykes

Le pianiste Philippe Cassard donnait un récital jeudi soir au Conservatoire de Genève. Lyrique et expressif, il y abordait ses compositeurs fétiches: Chopin, Liszt, Debussy et Schubert


Philippe Cassard: son piano sanguin et sensuel. Sa chaleur humaine. Quand il donne un concert, le pianiste français, né à Besançon, aime prendre la parole avant de se mettre à l’instrument. Jeudi soir au Conservatoire de Musique de Genève, il livrait quelques clés au public pour ensuite interpréter un programme dressant des passerelles entre Chopin, Liszt, Debussy et Schubert.


Philippe Cassard, homme de radio qui anime une émission hebdomadaire sur France Musique («Notes du traducteur»), évoque notamment les liens qui unissent Debussy à Chopin. Tout un réseau de correspondances secrètes, qu’il illustre par des exemples musicaux. Ces tierces superposées à la fin du Nocturne Opus 27 No 1 de Chopin, Debussy les reprend telles quelles en les retournant au début de Clair de lune. Et ainsi de suite.

Lyrique et expressif, Philippe Cassard fait chanter son piano. Dans le Nocturne Opus 27 No 1 de Chopin, il timbre délicatement la main droite sur une main gauche mouvante. Il fait sourdre la tension dans l’épisode central, jusqu’à cette explosion ponctuée d’octaves rugissantes à la main gauche. Dans la Berceuse de Chopin, on apprécie les miroitements dans la main droite. Le pianiste offre une lecture généreuse et charnelle de la Barcarolle. Il en fait une fresque passionnée, avec une volonté de faire avancer le mouvement. Certes, c’est un peu bousculé parfois, mais l’important est la trajectoire de l’œuvre, très bien rendue. On retrouve ce même élan irrépressible dans l’Etude de concert «Sospiro» de Liszt, jouée plus vite que d’ordinaire, après Au bord d’une source, hélas escamoté (accrocs). Les pièces de Debussy sont admirables. Reflets dans l’Eau (tiré du 1er cahier d’Images) regorge de sensualité. Clair de lune baigne dans de belles sonorités. Et L’Isle joyeuse nous vaut une lecture chaloupée et incandescente, jusqu’à un climax ponctué d’accords absolument fracassants!

Dans la Sonate en si bémol majeur D960 de Schubert, Philippe Cassard éclaire très bien la progression harmonique. Il n’hésite pas à marquer les ruptures de façon brusque parfois (le toucher paraît un peu heurté). Là où d’autres prônent l’immobilité dans le sublime «Andante sostenuto», il développe tout un théâtre intérieur. II joue sur les contrastes d’éclairage et de climat. Il fait ressortir ces notes «staccato» insistantes à la main gauche – sorte de glas inquiétant – lors de la reprise du thème principal. Après un «Scherzo» espiègle, il empoigne avec élan le «Finale». C’est une sorte de fuite en avant, typique de Schubert, ponctuée d’accords rageurs. Une lecture fort personnelle, entre candeur et éclats, sur le fil de la vie et la mort.

 
AJTCOMMUNICATION © 2012 - Tous droits reservés