LE TEMPS, Genève - Vendredi 02 mai 2014 - Julian Sykes

Schubert, entre candeur et rage


Philippe Cassard et Cédric Pescia étaient unis dans une même respiration, mardi soir au Théâtre Kléber-Méleau. Ils jouaient des chefs-d’œuvre de la musique pour quatre mains.

Il y avait foule, mardi soir au Théâtre Kléber-Méleau, pour les pianistes Philippe Cassard et Cédric Pescia. Un duo formé il y a un peu moins d’un an, à l’occasion d’un concert donné avec orchestre au Festival Amadeus de Genève. Et puis les deux musiciens se sont retrouvés pour approfondir quelques chefs-d’œuvre du piano à quatre mains de Schubert.

La complicité qu’ils partagent est à l’image des Rencontres musicales avec Cédric Pescia. Cette série de concerts, inaugurée en 2007 par le pianiste lausannois (avec l’association Ensemble enScène), favorise l’esprit de partage. Le public y participe, constitué de fidèles de la première heure et de mélomanes appréciant l’atmosphère feutrée des concerts. Bien que l’acoustique soit assez sèche, les vibrations circulent du plateau à la salle, avec de grands moments.

Sans être un duo de pianistes constitué, Philippe Cassard et Cédric Pescia cernent les charmes de la phrase schubertienne. Mais aussi ses fêlures. Ils font ressortir les aspérités dans des œuvres aussi élégiaques et dramatiques que la Fantaisie en fa mineur D940 et l’Allegro en la mineur «Lebensstürme» (écrites en 1828, l’année même de la mort de Schubert) . Sans vouloir se fondre l’un à l’autre, ils font valoir leurs tempéraments respectifs, Philippe Cassard sanguin, impulsif, Cédric Pescia plus tempéré, ne s’effaçant nullement face à son aîné. La proximité des deux musiciens au clavier, dont les mains se frôlent par instants – jusqu’à presque se gêner! –, crée des frictions qui participent à l’expressivité même de la musique.

Il faut d’ailleurs les voir alterner leurs positions sur le clavier, tantôt l’un en haut, l’autre en bas. Philippe Cassard, assis sur une chaise pourvue d’un dossier, joue d’abord la partie du haut dans le Rondo en la majeur D951. On apprécie l’élégance des phrasés bien dessinés. Le pianiste français ponctue le discours d’inflexions qui relancent sans cesse la phrase. Cédric Pescia, lui, joue la partie du bas, accompagnant d’une main féline les méandres schubertiens. Le ton monte dans «Lebensstürme», une pièce au souffle saisissant. Cédric Pescia occupe cette fois-ci le haut du clavier. Accords acérés, caractère symphonique de l’écriture: c’est un dialogue tendu, qui s’apaise dans un magnifique épisode aux modulations harmoniques inouïes. Occasionnellement, il y a des duretés dans les forte (l’approche se veut musclée, soulignant l’ascendance beethovénienne), mais c’est dans l’intention d’exacerber la passion contenue dans la musique.

D’un tout autre climat, les Huit Variations sur un thème original en la bémol majeur D 813 déclinent la facette tendre de Schubert. Les deux pianistes s’entendent à merveille pour faire vivre cette musique. La variation en mode mineur respire une candeur élégiaque avant de reprendre sur un mode plus ludique, dans l’ultime variation merveilleusement développée.

Puis vient la Fantaisie en fa mineur D 940 . A nouveau, les contrastes sont exacerbés, entre toucher cristallin et saillies puissamment marquées. Les deux pianistes jouent le fugato final jusqu’à l’épuisement des forces. Silence. Puis le thème revient, plus fragile que jamais, avant une conclusion sans concession. La Polonaise offerte en bis dégage un charme irrésistible. Les deux pianistes rivalisent de sensibilité pour dévoiler les «trésors» (le mot est de Philippe Cassard) que recèle cette musique.

 
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